Mercredi 12 août 2009 3 12 /08 /Août /2009 10:42


Betty jette les mots. Elle les jette sur la page de son blog et ils s’arrangent et s’ordonnent pour y construire des phrases de rêve. Elle jette également les mots à travers la toile, et c’est de cette façon qu’ils sont arrivés aussi jusqu’à mon écritoire…

Donc acte !

(Pour plus de facilité, je vais les utiliser dans l’ordre où elle les a donnés…)


« A votre convenance, mon vieux. Je vous verrai demain. »

Mon supérieur me congédie poliment. Il n’a pas été convaincu par mes arguments. Je suis employé de l’immigration depuis plus de dix ans, et je possède un sixième sens pour repérer les individus qui ont quelque chose à cacher.

Et le client qui s’est présenté à mon guichet hier joue un drôle de jeu. Il vient ici tous les ans. Il reste invariablement deux semaines dans notre ville. Il ne va pas ailleurs, il ne sort pas des limites de la cité. Il ne visite pas les sites touristiques. Il ne prend pas de photos, ne va pas au restaurant, ni au spectacle. Drôle de quidam ! Son ennui doit être mortel durant son séjour me direz-vous. Et bien non ! J’ai mis à ses trousses une équipe qui le suit jour et nuit, 24/24, pendant toute la durée de son séjour. Il vient ici depuis 12 ans maintenant, et chaque année c’est la même chose. Et cette année encore, bien que mon supérieur me supplia de n’en rien faire, j’ai reconduit cette filature. Selon lui, je vais en plein naufrage quand aux résultats.

Bien entendu, je suis persuadé du contraire. Je suis intimement convaincu que cet énergumène joue avec nous comme avec des pions qu’il déplace à son envie. Nos services de surveillance intérieure, ainsi que ceux de la sécurité nationale, ont détecté à chacune de ses visites, un regain d’activité dans les milieux « underground ». Des agents dormants sont réactivés, il y a de nombreux mouvements, réunions. Bref, ce monsieur déclenche une véritable panique générale chaque fois qu’il met le pied chez nous.

Alan entre dans mon bureau. Alan, c’est mon coéquipier habituel, il ya une grande complicité entre nous. Elle s’est établie au fil de nos vingt ans de travail en commun. Nous avons fait les quatre cent coups ensembles, raconté les pires conneries, fait les plus mauvaises blagues. Souvent, il y a quelques mois encore, nous étions pris de fous rires à la découverte de la tête de certains autres collègues victimes de nos plaisanteries.

Aujourd’hui, les choses ont un peu changé. Nous avons acquis des responsabilités, mais aussi l’ambiance de notre service c’est dégradée sous les harangues permanentes d’un nouveau chef de service extrêmement carriériste. Eternellement vêtu d’un costume gris, cravaté 365 jours par an, il promène sa tête chauve qui, si elle n’était pas franchement dolichocéphale ressemblerait à une boule de billard, dans nos bureaux, questionnant sur telle affaire en route, demandant des nouvelle de telle autre, interrogeant sur nos actions… Bref, un emmerdeur né.

Alan, qui possède un grand sens de l’humour, a l’habitude d’annoncer : « attention, les isobares se resserrent ! » lorsque notre supérieur entre dans notre bureau. Il fait ainsi allusion au résultat venteux et souvent tempétueux résultant de lignes isobares rapprochées en météorologie. Alan a servi dans la marine au poste de navigateur et opérateur météo. Il y a des restes.

Mais revenons à notre affaire.

-Mais enfin qu’est-ce qu’il fait de ses journées ?

-Rien, il se promène, visite des quartiers. Il y va en bus, en métro, à pieds. Il se lève tôt le matin et rentre tard le soir.

-Il rencontre des gens ?

-L’équipe de filature relate des contacts avec des passants, des demandes de renseignements, des discussions anodines visiblement.

-Des magasins, des achats ?

-Il en visite de toutes sortes. Hier, c’était les jouets et ensuite les livres. Il est passé dans l’après midi chez un vendeur de musique.

-Il fait des achats ?

-Oui. Toujours pour la journée d’hier, il a acheté une peluche de « nounours », le dernier bouquin de Paul Auster et un CD d’airs d’opéra, « Con Amore » par Andrea Bocelli.

-Il n’y a pas d’échange avec les caissiers par exemple ?

-Pas à notre connaissance.

-Ces communications téléphoniques ?

-Tu parles, sous surveillance assidue, mais rien d’intéressant.

-On est vraiment certains qu’il fait passer des informations pendant son séjour ?

-Absolument. L’activité devient frénétique chez les barbouzes lorsqu’il est là. Il se passe forcement quelque chose !

Machinalement, Alan se gratte la barbe de trois jours. Cette affaire le préoccupe autant que moi.

-Là on est sur une pente glissante ! C’est nous qui avons soulevé ce lièvre et nous sommes incapables de résoudre l’énigme…

Comme il le fait à chaque fois qu’il est stressé, il tapote le bureau avec ses doigts, sur un rythme de tam-tam africain.

-Il faut absolument qu’on avance. Nous devons trouver quelque chose sur ce gars ! Sinon le chef va encore nous seriner avec son éternel refrain sur l’efficacité, l’argent du contribuable, la conscience professionnelle, etc.

-Tu as un plan de la ville ?

-Tiens voilà. Qu’est-ce que tu veux faire ?

-Pointer et relier les points où il se rend.

Alan commence à tracer sur la carte. Il marque des points rapprochés. Il y a de nombreux changements de direction dans la « promenade » de notre suspect. J’observe la progression.

-Attends !

-Oui ? Qu’est ce que tu vois ?

-Extraordinaire… Je n’aurai jamais pensé à çà ! Regardes, si je relie ses points de visite et son trajet… j’obtiens des chiffres et des lettres.

-Des lettres ! Si ses complices le suivent, ils ont aussi connaissance de ces signes. Ils doivent correspondre à des codes qui eux, doivent développer des actions très détaillées. Il donne ses informations en se promenant, et chez nous c’est facile puisque les rues et les avenues se coupent à angle droit.

-Qu’est-ce que je suis bon ! J’ai trouvé la clef du mystère !

-Alors là, je conteste, c’est moi qui ai trouvé !

Et il s’ensuit une joyeuse bousculade dans mon bureau, dans la joie et la bonne humeur. Je saute sur mon téléphone.

-Qu’est-ce-que tu fais ?

-J’appelle Betty !

-Pourquoi faire ?

-Pour lui annoncer la bonne nouvelle. J’ai relevé son défi !

-Ah toi, dès qu’il y a une fille dans le coup !

Patrick

 

Par Patrick
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On ne voit bien qu'avec le coeur. L'essentiel est invisible pour les yeux.
Antoine de Saint Exupéry.
Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé.
Antoine de Saint Exupéry.

J'ai toujours aimé le désert. On s'assoit sur une dune de sable. On ne voit rien. On n'entends rien. Et cependant quelque chose rayonne en silence...

Antoine de Saint Exupéry. Le Petit Prince, 1946, Gallimard.

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